On entend encore régulièrement que le drone ne dérange pas vraiment la faune, surtout lorsqu’il vole suffisamment haut ou que l’animal ne s’enfuit pas.
La réalité est beaucoup moins simple.
Un drone est à la fois un objet mobile, visible et sonore qui entre dans l’environnement d’un animal. Selon l’espèce, la période de l’année, la distance, la trajectoire du vol ou simplement l’individu concerné, la réaction peut être très différente.
Certains animaux fuient immédiatement. D’autres surveillent l’appareil, modifient leur comportement ou deviennent plus vigilants. D’autres encore semblent totalement indifférents.
Et c’est probablement là que commence la difficulté : ne pas voir de réaction spectaculaire ne signifie pas forcément qu’il ne se passe rien.
Les études consacrées à l’utilisation des drones auprès de la faune montrent justement des réponses très variables selon les espèces et les conditions de vol. Les oiseaux font partie des groupes pour lesquels des réactions sont régulièrement observées, mais il serait tout aussi faux d’affirmer qu’un drone provoque systématiquement un stress important chez chaque animal survolé. PubMed
Pour moi, l’éthique du drone commence donc par quelque chose d’assez simple : accepter que pouvoir voler ne signifie pas forcément devoir voler.
Réglementation et zones de survol
La réglementation est le minimum, pas la réponse à tout
Avant même de parler d’éthique, il y a évidemment la réglementation.
En France, les règles applicables dépendent notamment de la catégorie d’exploitation, du drone utilisé, de la proximité des personnes, de l’espace aérien et de la zone dans laquelle le vol doit avoir lieu.
Pour la catégorie Ouverte, le ministère publie un guide et les principales règles à connaître. Réglementation officielle de la catégorie Ouverte
La carte des restrictions disponible sur Géoportail reste également un outil indispensable avant un vol. Carte Géoportail des restrictions pour drones
Mais elle ne doit pas être interprétée comme un grand feu vert universel.
La DGAC précise elle-même que la carte simplifie les restrictions et ne représente notamment pas toutes les interdictions temporaires de survol de zones naturelles pendant certaines périodes de nidification. Il faut donc aussi vérifier les règles locales et, lorsque la situation le nécessite, les informations aéronautiques ou les arrêtés applicables au site. Ministère de la Transition Écologique
C’est également là qu’il faut être prudent avec les espaces naturels.
Un Parc naturel régional n’est pas automatiquement une immense zone interdite aux drones simplement parce qu’il porte le mot « naturel ». À l’inverse, une réserve naturelle, un cœur de parc national ou un site particulier peut être soumis à des restrictions spécifiques.
Il faut donc vérifier le lieu précis, et pas seulement son étiquette sur la carte.
Pour suivre l’évolution de la réglementation et les questions liées au télépilotage, le site HelicoMicro reste également une ressource complémentaire intéressante.
Mais même lorsqu’un vol est parfaitement légal, une deuxième question reste entière : est-il raisonnable de décoller ici, maintenant ?
Table des matières
La faune face au drone : regarder les réactions plutôt que chercher une distance magique
Au cours de mes missions professionnelles, j’ai pu observer des réactions très différentes.
Des hirondelles peuvent se mettre à tourner autour du drone. Des pigeons peuvent brutalement s’agiter à son passage.
Des chevaux peuvent relever la tête, se déplacer ou montrer une attention inhabituelle.
À l’inverse, il m’est aussi arrivé de voir des animaux qui ne semblaient manifester aucune réaction particulière.
C’est précisément pour cela que je me méfie des affirmations du type « à cette hauteur, ça ne dérange pas ».
Il n’existe pas une distance magique valable pour toutes les espèces et toutes les situations.
Des travaux récents réalisés sur plusieurs espèces d’oiseaux coloniaux montrent d’ailleurs des différences considérables. Certaines sternes réagissaient encore à des drones situés à plus de 170 mètres, alors que d’autres espèces toléraient des distances beaucoup plus faibles. PubMed
La trajectoire compte également.
Arriver directement vers un animal, le suivre ou multiplier les changements brusques de direction n’a pas le même impact qu’un passage éloigné et régulier. Les recommandations scientifiques disponibles privilégient notamment des décollages éloignés des animaux, des trajectoires prévisibles, une distance suffisante et l’arrêt du vol lorsque des signes de dérangement apparaissent. ScienceDirect
Dans ma pratique, je pars donc d’un principe simple : si le comportement change clairement à cause du drone, j’ai déjà une information importante.
Je n’ai pas besoin d’attendre la fuite pour comprendre que quelque chose ne va pas.
Curiosité, défense ou inquiétude ?
Il faut également rester prudent lorsque l’animal s’approche lui-même.
Un oiseau qui tourne autour du drone n’est pas nécessairement « curieux ».
Il peut surveiller cet objet inhabituel, défendre une zone ou réagir à ce qu’il perçoit comme une menace.
Sans connaître le contexte et le comportement de l’espèce, il est difficile d’attribuer une intention précise.
Je préfère donc éviter les interprétations trop rapides.
Si un animal commence à interagir avec le drone, le bon réflexe n’est certainement pas de profiter de l’occasion pour se rapprocher davantage et obtenir une séquence spectaculaire.
Pour moi, c’est plutôt le moment de prendre de la distance ou d’interrompre le vol.
Quand quelques secondes peuvent avoir de grandes conséquences
Un exemple particulièrement marquant s’est produit en 2021 dans la réserve écologique de Bolsa Chica, à Huntington Beach en Californie.
Un drone s’est écrasé à proximité d’une importante colonie de Sternes élégantes en période de reproduction.
Environ 3 000 oiseaux ont quitté le site, abandonnant entre 1 500 et 2 000 œufs, qui n’ont pas pu être sauvés. Il s’agissait, pour les personnes travaillant sur la réserve, du plus important abandon de ponte de ce type observé sur le site. Los Angeles Times
L’article d’origine consacré à cet événement est toujours accessible ici : le cas de Huntington Beach présenté par GEO.
Évidemment, toutes les espèces ne réagiront pas de cette manière et tous les vols de drone au-dessus d’un milieu naturel ne provoqueront pas une catastrophe.
Ce serait tomber dans l’excès inverse.
Mais ce cas montre surtout qu’en période de reproduction, une perturbation très courte peut parfois avoir des conséquences disproportionnées.
Une colonie d’oiseaux nicheurs n’est donc clairement pas le meilleur endroit pour vérifier jusqu’à quelle distance son drone peut s’approcher avant que « quelque chose se passe ».
Et si aucune conséquence visible n’apparaît immédiatement, cela ne signifie toujours pas que l’expérience méritait d’être tentée.
Le ciel n’est pas vide
Lorsque l’on regarde un paysage depuis le sol, on peut facilement considérer le ciel comme un espace disponible.
Pour la faune, il ne l’est pas.
Des oiseaux y circulent, chassent, défendent un territoire ou rejoignent leur nid. Certaines espèces utilisent également l’espace aérien comme voie de fuite face aux prédateurs.
Introduire un drone dans cet environnement revient donc à ajouter un nouvel élément mobile dans un espace déjà utilisé.
Je ne considère pas pour autant le drone comme incompatible avec la nature.
Ce serait assez hypocrite de ma part.
Le drone est un outil formidable. Il permet de documenter des paysages, suivre certains milieux, réaliser des inspections, produire des images impossibles autrement et même contribuer à des travaux scientifiques ou de conservation. La littérature scientifique montre d’ailleurs largement son intérêt pour l’étude de la biodiversité.
Mais précisément parce qu’il donne accès à des endroits auxquels nous n’avions pas accès auparavant, il nous impose aussi une responsabilité supplémentaire.
Le bruit : penser aussi aux personnes présentes
L’impact d’un drone ne concerne pas uniquement les animaux.
Il y a aussi les autres personnes.
Une forêt, une rivière ou un plateau peuvent être recherchés précisément pour leur calme. Lorsqu’un drone reste plusieurs minutes au-dessus du même secteur, son bourdonnement devient rapidement une présence importante.
Et je trouve parfois paradoxal d’aller chercher des images censées montrer la tranquillité d’un lieu en imposant pendant leur réalisation le bruit d’un appareil motorisé à toutes les personnes présentes autour.
Là encore, ce n’est pas une condamnation du drone.
C’est une question de mesure.
Pour une séquence de quelques dizaines de secondes réellement nécessaire, l’impact n’est pas le même qu’un vol prolongé simplement parce qu’il reste encore vingt minutes de batterie.
La tranquillité d’un lieu appartient aussi à celles et ceux qui sont venus en profiter.
Réduire son impact plutôt que chercher jusqu’où l’on peut aller
Dans ma pratique professionnelle, j’essaie donc de préparer mes vols afin de limiter autant que possible leur durée et leur impact.
Je préfère savoir ce que je veux filmer avant de décoller.
Cela permet d’éviter les longues minutes passées en stationnaire à chercher finalement quel plan pourrait être intéressant.
Quelques principes me servent régulièrement de repères.
Anticiper avant le décollage
Avant de lancer le drone, je regarde ce qui se passe autour.
Présence d’animaux, oiseaux en déplacement, activité inhabituelle, personnes sur le site, période sensible ou simplement configuration du terrain peuvent suffire à modifier le plan prévu.
Le point de décollage compte lui aussi.
Un décollage effectué directement à proximité d’animaux peut provoquer davantage de réactions qu’un appareil prenant de l’altitude à distance avant de suivre une trajectoire régulière.
Garder de la marge
Lorsqu’une image peut être réalisée plus loin, je n’ai pas besoin d’aller plus près.
Même logique pour l’altitude lorsque le cadrage recherché permet de voler plus haut sans perdre l’intérêt de l’image.
Le but n’est pas de trouver la distance minimale à laquelle l’animal accepte encore le drone.
Il est plutôt de trouver la distance suffisante pour réaliser le travail sans provoquer de réaction notable.
Faire le plan et repartir
Lorsque j’ai obtenu ce dont j’ai besoin, je n’ai aucune raison particulière de continuer à tourner autour du secteur.
Un plan efficace ne devient pas forcément meilleur parce qu’on l’a refait quinze fois.
Savoir renoncer
C’est probablement la règle la plus importante.
Parfois, le bon vol est celui qui ne commence pas.
Une espèce sensible est présente, une colonie niche à proximité, les conditions obligeraient à passer trop près ou le site est simplement trop fréquenté.
On range alors le drone.
La batterie sera toujours chargée une autre fois.
L’éthique de l’invité appliquée au drone
Cette manière de travailler rejoint directement ce que j’appelle l’éthique de l’invité.
J’en parle plus largement dans mon article consacré au respect du sauvage en photographie animalière.
Lorsque nous entrons dans un milieu naturel, que ce soit avec un appareil photo, des jumelles ou un drone, nous restons des visiteurs.
Avec un drone, cette présence ne se limite simplement plus au sol.
Nous occupons aussi, temporairement, une partie de l’espace aérien.
Cela ne doit pas nous empêcher de l’utiliser.
Mais cela doit nous rappeler que cet espace n’était pas vide avant notre arrivée.
Légal ne signifie pas forcément souhaitable
C’est probablement l’idée que j’aimerais surtout conserver de cet article.
La réglementation fixe une limite nécessaire.
Elle dit ce que nous sommes autorisés ou non à faire.
L’éthique commence souvent juste après.
Une carte peut m’indiquer que l’espace aérien est accessible. Elle ne peut pas savoir qu’un rapace vient de s’installer sur une falaise, qu’une colonie d’oiseaux nourrit ses jeunes ou qu’un troupeau montre une réaction inhabituelle au passage de mon drone.
Elle ne peut pas non plus décider si mon image vaut réellement la perturbation que je risque de provoquer.
Cette décision reste entre mes mains.
Conclusion : « l’éthique du drone » c’est savoir décoller, mais aussi savoir rester au sol
Être capable de piloter correctement un drone ne consiste pas uniquement à maîtriser ses commandes.
Cela signifie aussi regarder ce qui se passe autour, anticiper, adapter son vol et parfois accepter de ne pas réaliser l’image prévue.
La technologie nous permet aujourd’hui d’accéder facilement à des points de vue qui demandaient autrefois un hélicoptère ou étaient simplement impossibles à obtenir.
C’est une chance formidable.
Mais plus l’outil devient facile d’accès, plus je pense qu’il devient important de se demander quand son utilisation est réellement pertinente.
L’objectif n’est pas de faire disparaître les drones des espaces naturels.
Il est de faire en sorte que leur passage reste aussi discret et bref que possible.
Parce qu’au fond, l’éthique du drone n’est pas tellement différente de celle de la photographie animalière.
Observer avant d’agir.
Ne pas imposer sa présence.
Et savoir renoncer lorsqu’une image exige davantage que ce que le vivant devrait avoir à supporter.
Parfois, la meilleure décision de télépilotage consiste simplement à ne pas décoller.


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